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Blog / Emilian Galaicu Păun

Moldova prin prisma Hexagonului

(Foto: Igor Schimbător)(Foto: Igor Schimbător)
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(Foto: Igor Schimbător)
(Foto: Igor Schimbător)
 
Fără altă introducere, vă propun mai jos un excelent „studiu de caz” semnat de Céline Bayou, de la Direcţia de Informaţie legală şi administrativă a Ministerului Culturii din Franţa, bazat pe discursurile lui Mihai Fusu şi al subsemnatului în Senatul francez din 29 octombrie curent, precum şi pe un interviu pe care i l-am acordat chiar a doua zi. Îl puteţi accesa pe:
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000634-moldavie-l-edifice-culturel-comme-metaphore-d-une-identite-empechee-par-celine
 
 
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MOLDAVIE : L’ÉDIFICE CULTUREL COMME MÉTAPHORE D'UNE IDENTITÉ EMPÊCHÉE

Céline Bayou*

Les acteurs de la scène culturelle moldave semblent unanimes à reconnaître que, dans ce pays, la culture n’a jamais été aussi marginalisée qu’aujourd’hui(1) : le ministère de la Culture est le plus pauvre de tous et nombre d’institutions culturelles publiques fonctionnent selon le mode d’organisation et de gestion qui prévalait durant la période soviétique, les ressources – financières et, bien souvent aussi, humaines – en moins. En 2010, le budget de la culture représentait 1,2 % du PIB du pays, en hausse régulière depuis 1996 (l’année 2009 ayant été exceptionnelle, avec 1,62 % du PIB)(2). En proportion, donc, ce budget n’est pas honteux (la France se fixe depuis longtemps l’objectif de consacrer 1 % de son PIB à la culture) ; il reste néanmoins très faible dans l’absolu, évalué à l’équivalent de 19 millions d’euros en 2011 (contre 2,5 milliards d’euros, en 2012, en France). Mais, autant que l’argent, c’est le management qui fait défaut dans les institutions publiques, sachant en outre que 90 % des subsides sont destinées aux structures officielles. Le dramaturge, metteur en scène et comédien Mihai Fusu(3), comme d’autres acteurs de la scène culturelle moldave contemporaine, déplore le maintien au pouvoir dans ces institutions de responsables paralysés autant par leur propre incapacité – celle de s’adapter à un monde nouveau ? – que par ce manque de moyens. Dans les regrets exprimés par ces acteurs de la nouvelle scène culturelle moldave, on perçoit également une pointe d’inquiétude : celle d’hommes et de femmes qui ont bien compris qu’une chance historique se présente à leur pays mais constatent que les artisans de la politique culturelle – métaphore d’un peuple impuissant ? – ne parviennent pas à prendre en main leur propre histoire. 

Une périphérie à la recherche de son centre de gravité

Il faut reconnaître que l’habitude est bien ancrée dans ce pays qui a pendant longtemps été géré depuis un lieu décentré. Chisinau, même si elle concentre un quart de la population du pays, en serait presque un centre artificiel. Pendant des décennies (1945-1991), les décisions ont été prises à Moscou ; c’est l’époque où la langue, qualifiée de « moldave », s’est vue « cyrillisée » par les autorités soviétiques. Mais auparavant, qu’en était-il ? En 1918, la Bessarabie a rejoint la Roumanie, après avoir été incorporée dans l’Empire tsariste, en 1812. Avant cela, l’ancienne province orientale de la Moldavie médiévale (1354-1812) avait été province de l’Empire des tsars… M. Fusu voit dans ces ruptures une des explications des difficultés actuelles : la période contemporaine porte en soi toutes les contradictions, les richesses et les pièges des étapes précédentes. Parmi ces derniers, celui consistant à repenser l’ancien mythe de la Moldavie glorieuse du Moyen Âge n’est pas le moindre mais il s’entrechoque à la fois avec la tentative menée un temps par certains intellectuels de revenir vers la période d’or de la culture roumaine – l’entre deux-guerres –, avec celle des « institutionnels » de la culture qui croient pouvoir préserver les structures soviétiques ainsi que les privilèges accordés à leurs représentants officiels et, enfin, avec l’espoir exprimé par certains – et pas seulement les plus jeunes – de contribuer à une véritable modernisation de l’espace culturel moldave(4).

Actuellement, les initiatives culturelles et artistiques hors réseau institutionnel sont pour la plupart financées de l’extérieur. Emilian Galaicu-Pǎun, romancier, poète, essayiste, traducteur et éditeur, note que, face à l’indigence et à l’opacité des moyens proposés par le ministère moldave de la Culture, une constante demeure : « Ce sont toujours les instituts d’autres États qui financent la culture moldave ». Ainsi, aucune des revues littéraires éditées dans le pays n’est subventionnée par le ministère ; l’Institut culturel roumain « Mihai Eminescu » de Chisinau, en revanche, joue un rôle important pour ces revues, assurant une partie de leur financement et distribuant des bourses.

Périphérique, à la fois, de la Roumanie latine et de la Russie slave, ce territoire s’est toujours perçu comme un espace dont le centre de gravité est décentré, soit à l’est, soit à l’ouest. Rien ne paraît devoir changer aujourd’hui en la matière et, évoquant le cas des écrivains moldaves contemporains, Laure Hinckel, traductrice du roumain, note qu’il leur est particulièrement difficile de définir leur identité, alors que leur terre natale se dérobe sous leurs pas. 

Une question générationnelle complexe

On aurait tort de réduire les difficultés de la scène culturelle locale à une simple opposition entre les « anciens » et la jeune génération. Emilian Galaicu-Păun dresse un tableau plus nuancé de ce qui sépare les acteurs de ce jeu complexe mais porte un regard sans concession sur la génération née dans les années 1960-1970 et qui détient aujourd’hui le pouvoir sur les institutions culturelles : à ses yeux – et il n’est pas le seul –, elle n’est que corruption, compromis, assistanat et immobilisme. « J’ai été membre d’un jury littéraire lié à la Fondation Soros, raconte l’éditeur, et lors des discussions, l’un des représentants de cette génération d’assistés m’a demandé qui m’avait donné l’autorisation de traduire tel ou tel auteur. Je lui ai répondu que j’avais négocié les copyrights. Mais il a insisté en me demandant qui contrôle ma maison d’édition et n’a pas compris que je lui réponde que, si je juge que le livre peut se vendre, alors je me lance ».

Em. Galaicu-Păun oppose cette génération à ceux, nés avant la Seconde Guerre mondiale, qu’il qualifie de « génération sacrifiée deux fois ». Et de raconter la formation de ces enfants dans un pays rural où les adultes regardaient la littérature avec méfiance : le livre d’école était toléré mais celui qui savait lire, c’était le communiste, l’autorité soviétique (celle-là même qui, en 1945, a déporté 10 000 professeurs, prêtres et intellectuels). Surtout, il était hors de question d’emprunter, ne serait-ce qu’un morceau de pain. C’est pourquoi, parmi ces enfants, ceux qui ont enfreint la loi non écrite des parents et ont emprunté des livres à la bibliothèque ont pris la sage précaution d’arracher systématiquement la 17e page de l’ouvrage. C’est là, en effet, qu’était apposé le tampon de la bibliothèque. Devenus adultes, certains de ces lecteurs opiniâtres deviendront poètes ou romanciers et connaîtront la censure. Em. Galaicu-Păun cite le cas d’un ouvrage pour enfants de Grigore Vieru, auteur très bien vu par le Parti communiste jusqu’au jour où un censeur tatillon jugea après impression d’un de ses recueils que le dernier poème, intitulé Arc-en-ciel, dans une évocation des couleurs, avait dépassé les bornes en plaçant tour à tour le bleu, le jaune et le rouge – couleurs du drapeau roumain. Les 20 000 exemplaires de l’ouvrage furent rappelés et la dernière page arrachée, avant que le recueil ne soit distribué, amputé de son arc-en-ciel. Les acteurs de la scène culturelle moldave contemporaine sont tous issus de cette histoire très présente et, à ce titre, sont porteurs de ce traumatisme. Les médias se sont d’ailleurs fait l’écho à maintes reprises des débats qui opposent les différents courants quant à l’empreinte du soviétisme.

Mais la question porte également sur le public. Essentiellement concentré à Chisinau, il a en partie perdu les relais qui avaient été créés durant la période soviétique. « Cela donne l’impression que la vie culturelle en Moldavie s’arrête à la frontière de la capitale, sinon à celle du centre-ville », note M. Fusu qui déplore la disparition des centres culturels dans les régions, où ils assuraient une programmation de théâtre et de cinéma, des rencontres avec des écrivains, des leçons publiques, etc. Pourtant, l’avidité du public est grande, entamée certes par les difficultés économiques et, notamment, la crise depuis 2008. Em. Galaicu-Păun le constate dans les librairies de sa maison d’édition, Cartier(5), qui organisent régulièrement des lectures de poésie, des rencontres avec des auteurs et des lancements d’ouvrages, se voulant d’authentiques espaces culturels. Certains comptent leur monnaie avant d’acheter un livre, mais ils se pressent à ces rendez-vous réguliers. Le romancier note toutefois qu’une toute jeune génération d’étudiants pour lesquels l’argent ne manque pas (les parents sont partis à l’étranger et leur envoient régulièrement de quoi subvenir à leurs besoins), subit un véritable processus d’acculturation : « Récemment, un groupe de jeunes gens est entré dans la librairie. Ils cherchaient des livres de droit. Souvent, le livre a été conseillé par leur professeur, qui en est l’auteur. Ils l’achètent et se présentent à l’examen avec l’ouvrage, dans lequel ils glissent 50 euros, garantie de leur succès. Ils étaient donc là, et l’un d’entre eux s’est avisé que, dans la section littérature, se trouvait le roman de Gogol, Les âmes mortes. Il a interpellé ses amis en s’écriant "Regardez, Google vient de sortir son premier bouquin". Il ne plaisantait pas et cette situation est tragique ! » 

La langue pour patrie

Pour un éditeur comme Cartier, le marché se trouve à 90 % en Roumanie et à 10 % en Moldavie. La maison d’édition s’est taillée une belle réputation dans le pays voisin et s’enorgueillit d’accueillir de plus en plus d’auteurs roumains qui choisissent de se faire éditer chez elle. D’autres maisons d’édition privées créent une filiale en Roumanie pour échapper aux taxes imposées à l’exportation d’ouvrages, et la plupart ne se contentent pas du seul marché local, bien trop étroit. Le Prout, qui sépare les deux pays, n’est plus une frontière.

Pour les artistes, et en particulier pour ceux dont l’outil principal est la langue, la situation est la même : la culture ne s’arrête pas à cette rivière (pas plus qu’au Dniestr qui sépare la République de Moldavie de la russophone république autoproclamée de Transnistrie). Le rapport des écrivains moldaves à la langue est tout particulier, puisque le roumain, même qualifié de moldave, est leur langue. La Roumanie, très présente dans tous les domaines en Moldavie, mène une politique contestable selon Em. Galaicu-Păun: «Les représentants de la Roumanie en Moldavie sont souvent des gens qui ne représentent pas grand-chose – selon la formule „Bun pentru Basarabia” („Bon pour la Bessarabie”) qu’on inscrivait  dans certains diplômes durant la période d’entre deux-guerres. Quelques personnes font exception, comme Marius Lazurca, l’actuel ambassadeur, Liviu Bleoca, qui travaille aussi à l’ambassade ou Petre Guran, directeur jusque récemment de l’Institut culturel roumain de Chisinau. Les personnes les plus insignifiantes se plaisent à faire des discours sur la Mère-Patrie. Mais qui est cette Mère-Patrie ? En tant qu’écrivain, ce qui compte pour moi, c’est la langue dans laquelle j’écris. La langue est ma patrie. J’écris dans une tradition, or celle-ci n’est pas cantonnée entre le Prout et le Dniestr. Dans cette tradition, je fais entrer Ionesco également. Bien sûr, j’introduis des nuances, inspirées de ma réalité et parce que l’atmosphère ici est particulière. Ma ‘moldovénité’ se manifeste, mais son contexte est plus large. Tous les écrivains moldaves ont quelque chose qui traduit leur appartenance à la Moldavie, que ce soit des citations en russe, des constructions grammaticales influencées par le russe, une histoire spécifique…Cela relève d’une sorte de ‘globalisation positive’, qui sort du cadre exclusivement moldave ou roumain ».

Et c’est sans doute ce qui effraie le plus les représentants des institutions culturelles publiques aujourd’hui. À Chisinau, les autorités moldaves font tout pour construire un État-nation moldave qui ne se confonde pas avec l’État-nation roumain(6). Or la nouvelle génération d’écrivains – et plus largement d’artistes – qui font actuellement bouger le pays ne se revendiquent pas de la Moldavie en tant qu’entité politique et sociale à part entière. Les représentants du pouvoir, eux, veulent que la distinction entre les deux pays soit faite et ces trublions leur font peur. Il en va, peut-être, de l’avenir du pays, mais aussi de destinées personnelles. Em. Galaicu-Pǎun estime, pour sa part, que si la frontière tombe, les hérauts de l’ancienne littérature moldave soviétique disparaîtront, ravalés au rang d’« écrivains de judeţ »(7).

Le poète, qui prise les paraboles, rappelle qu’après août 1989, lorsque le pouvoir a autorisé le retour à l’alphabet latin, les écrivains ont réagi de diverses façons. Certains ont maintenu le clavier de leur machine à écrire à l’identique, avec ses lettres cyrilliques. D’autres sont passés du jour au lendemain au clavier latin. D’autres, encore, ont choisi de remplacer les lettres cyrilliques par les lettres latines, mais en gardant l’ordre précédent des lettres... Tout est question d’évolution des mentalités.

Notes
(1) Cet article se base essentiellement, d’une part, sur l’interview accordée à l’auteure, le 31 octobre 2012, par Emilian Galaicu-Pǎun, écrivain, poète, essayiste, traducteur et éditeur et, d’autre part, sur la conférence-débat qui s’est déroulée au Sénat le 29 octobre 2012. Organisée par le Cercle Moldavie et la présidente du groupe interparlementaire d’amitié France-Moldavie Josette Durrieu avec l’aide de l’Alliance française de Moldavie, cette conférence réunissait Mihai Fusu, auteur dramatique, metteur en scène, comédien et animateur d’une émission sur la chaîne Publika TV, Emilian Galaicu-Pǎun et Laure Hinckel, traductrice et chargée de mission auprès du ministère français de la Culture (direction du livre).
(2) Valeria Grosu, « Moldova – Country Profile » (PDF, 596 Ko), Compendium, novembre 2011.
(3) Lire, notamment, Mihai Fusu, « Moldavie. Lucky l’esclave », Le courrier des pays de l’Est, n° 1067, mai-juin 2008, pp. 61-66.
(4) Intervention de M. Fusu, Conférence-débat sur la culture moldave, 29 octobre 2012, op. cit. note 1.
(5) Céline Bayou, « Le ‘Cartier latin’ de Chisinau. Entretien avec un éditeur moldave qui compte sur le marché roumain », Regard sur l’Est, 14 décembre 2008.
(6) Sur la crise politique et identitaire traversée par le pays, voir Julien Danero Iglesias, « Moldavie. Une crise politique en cache une autre », P@ges Europe, 10 septembre 2012.
(7) Le judeţ est une division administrative en Roumanie et l’a été en Moldavie jusqu’en 2001.

* Analyste-rédactrice à P@ges Europe.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Moldavie : L’édifice culturel comme métaphore d’une identité empêchée », P@ges Europe, 19 novembre 2012 – La Documentation française © DILA
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